Et les ombres s’allongent sur Carcosa…

Bientôt, promis, bientôt je vous présenterai un livre écrit par un auteur qui n’est pas américain ! Mais encore aujourd’hui, j’ai craqué et décidé de vous faire un petit topo sur un recueil de nouvelles fantastiques, le fameux Roi en Jaune, de Robert W. Chambers.

Je me demande si je ne vais pas entamer des cycles de chroniques, sur des sujets, des styles, des auteurs définis. Ce serait aussi un bon moyen pour moi de garder une trace de mes lectures par thématiques, dans le cadre de mon futur métier !

Du coup, on pourrait dire que j’inaugure ici un cycle sur les nouvelles fantastiques, plus spécifiquement celles du 19ème siècle et du début du 20ème siècle. J’aime beaucoup le travail sur la folie de Guy de Maupassant, ou encore le cosmicisme développé chez Lovecraft ! Ces nouvelles, qui pourraient sembler être juste de la bonne série B bien écrite, sont en réalité des œuvres avec une grande portée philosophique pessimiste, une plongée dans une horreur presque plus terrible que celle de l’imaginaire pur, puisque celle-ci vient de la folie des hommes, de la maladie, mais aussi et souvent d’une force imperceptible et pourtant toute puissante, tenant les humains à sa merci.

J’ai découvert le Horla et d’autres nouvelles fantastiques de Maupassant quand j’étais encore au collège, et ma foi, moi qui ai toujours détesté l’horreur, j’ai adoré frissonner devant les descriptions atroces de la dégringolade paranoïaque des personnages dans la folie la plus dramatique. Je crois que ce qui m’avait le plus marquée, c’était de savoir que ces récits de folie étaient écrits pendant les rares phases de lucidité de l’auteur, alors interné en institution psychiatrique à cause d’hallucinations et d’un comportement paranoïaque, symptômes ayant sûrement découlés du fait qu’il avait contracté la syphilis dans son jeune âge. Il tentera d’ailleurs de se suicider à plusieurs reprises quelques mois avant sa mort.

Ces lectures m’avaient amené tout naturellement vers les Histoires Extraordinaires d’Edgar Allan Poe, puis ensuite vers le mythe de Cthulhu de H.P. Lovecraft. C’est en faisant quelques recherches sur Lovecraft que je suis tombée pour la première fois sur le nom de Chambers. Je n’ai pas relevé sur le moment, mais quelques mois après sortait la série True Detective, de Nic Pizzolatto, avec Woody Harrelson et Matthew McConaughey. C’est là que j’ai vu réapparaître le Roi en Jaune sur une table de librairie. Au final, un peu de la même manière dont ce livre maudit apparaît à certains personnages des nouvelles si vous voulez mon avis. Sans être aussi culte que les œuvres citées plus haut, Le Roi en Jaune a servi de socle à toute une littérature d’horreur fantastique, menée à son apogée par L’Appel de Cthulhu, et a inspiré la série écrite par Nic Pizzolatto.

Publié en 1895, ce recueil de dix nouvelles se base pour la plupart sur un « mythe » composé de toutes pièces par son auteur. Les histoires se passent tour à tour dans un futur proche (pour l’époque), c’est-à-dire au début d’un 20ème siècle imaginé, dans une Amérique où la plus grande sécurité règne et où le suicide est encadré afin de garantir l’ordre public, puis dans un Paris de la fin du 19ème des plus romanesques et pittoresques, et pourtant inquiétant, ou encore dans la lande bretonne sauvage.

Plusieurs éléments reviennent dans les quatre premières nouvelles (Le restaurateur de réputation, Le masque, Le signe jaune et La Cour du Dragon). Les personnages qui tombent sous l’emprise de cette force extraordinaire (dans le premier sens du terme, extra-ordinaire) ne cesse d’invoquer le roi en jaune, une sorte de despote terrifiant et tyrannique, puis le signe jaune, symbole inquiétant qui marque les malheureux tombant sous le joug de l’affreux monarque sans visage. On parle  aussi souvent d’une pièce de théâtre, magnifique et diaboliquement belle, horrible, qui rendrait fou quiconque la lirait, intitulée le Roi en Jaune. Des fragments de cette pièce de théâtre mystérieuse sont disséminés tout le long du livre, ce qui renforce la terreur, perturbant ainsi nos présupposés quant à ce qui est vrai, faux, de l’ordre du fantastique ou de la réalité. Les extraits de cette pièce sont uniquement issus du premier acte ; et pour cause, c’est souvent la lecture du deuxième acte qui rend fous tous ces jeunes artistes qui osent s’aventurer dans l’innommable.

Ce qui m’impressionne toujours dans ce type de littérature, c’est la manière dont on est immergé immédiatement dans l’esprit du narrateur, comment on prend part à sa folie naissante, à sa paranoïa, comment l’on doute de ce qu’on comprend, de ce qu’on lit. On ne sait jamais si la méfiance des personnages principaux est à prendre au sérieux, s’ils sont réellement persécutés. On ne sait jamais si les horreurs sans nom dont ils sont témoins sont le fait d’hallucinations ou bien l’atroce vérité. Robert Chambers nous plonge dans un abîme de souffrances mentales malsain. Pas besoin d’hémoglobine, pas besoin de moult descriptions gore, pas besoins d’images nauséabondes, la simple suggestion suffit. Là où Chambers est plus fort que Lovecraft (qui soyons honnêtes, a soit été très mal traduit, soit écrivait vraiment comme un pied, malgré la richesse de son oeuvre), c’est qu’il n’a pas besoin d’en rajouter une couche avec les superlatifs de l’horreur pour nous effrayer. Et ça marche ! Les évocations de la mythique Carcosa m’ont rappelée les descriptions que fera plus tard Lovecraft de R’lyeh. Bien que je préfère les villes boueuses fantomatiques créées de toutes pièces par Lovecraft (Innsmouth, Dunwich), les lieux réels racontés par Chambers donnent une résonance très étrange à son récit, puisque l’on s’imagine des villes connues devenant la scène des pires actes morbides et surtout inexplicables.

Je viens tout juste de commencer True Detective. Cela faisait un moment que je voulais voir cette série, et la lecture du Roi en Jaune a amplifié cette envie. Je ne suis pas déçue pour le moment, et c’est avec de délicieux frissons que je me plonge dans cette évocation brumeuse de la folie des hommes. Nous sommes ailleurs, à une autre époque, et pourtant tout semble étrange. Comment des bouseux du fin fond de la Louisiane peuvent-ils être assez érudits pour connaître Le Roi en Jaune ?! Comment la littérature horrifique peut-elle trouver sa place dans la misère la plus crasse de l’Amérique ? Autant de questions qui rendent encore plus malsaine l’atmosphère de ce chef-d’oeuvre télévisuel. J’ai hâte dans les épisodes pour prélever encore plus de références et d’indices !

 

Le Roi en Jaune (The King in Yellow)

Robert W. Chambers

2009 pour la traduction française, 2007 pour la version originale

Le Livre de Poche

 

Pour la peine je vous mets aussi le générique de True Detective, qui est un morceau d’un groupe que j’aime beaucoup, The Handsome Family, qui fait entre autres des murders ballads !

 

Et vous, vous avez des romans ou nouvelles classiques qui vous font frisonner ?!

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s