Saga baltique

Les vacances sont finies, je reprends doucement un rythme de croisière, après avoir laissé mon esprit vagabonder. Au final mes congés n’ont pas été aussi productifs que je le pensais. Je comptais m’enfiler au moins 3 ou 4 romans pendant mes 3 semaines de vacances, et au final, je n’en aurai lu…qu’un seul. J’ai préféré me plonger dans une nouvelle publication, La Revue du Crieur.

Cependant, je n’ai tout de même pas chômé avec ma lecture d’août. En effet, le livre qui m’a tenu en haleine pendant mes voyages est un roman de 421 pages tout de même. Pas énorme mais pas non plus une simple nouvelle. Cette fois-ci je vous emmène vers les contrées baltes d’Estonie.

Dans mon dernier Tsundoku, je vous faisais part de mon envie de lire L’homme qui savait la langue des serpents, de l’estonien Andrus Kivirähk. Sorti en 2007, il est traduit en France chez le Tripode en 2013, à la suite de quoi il gagne le Grand Prix de l’Imaginaire 2014.

L’histoire se déroule dans une Estonie médiévale un peu fantaisiste (entendons-nous, ce n’est pas un livre historique, ni une fiction s’inscrivant dans une histoire réelle, mais plutôt inspirée par la réalité), que l’on pourrait situer vers l’an 1250, juste après les croisades des templiers allemands en charge d’évangéliser ce dernier bastion de culture païenne d’Europe. Le héros, Leemet, est un garçon de la forêt, mais né au village. Il vit de manière reculée avec sa mère, sa soeur, son oncle et quelques personnes résistant à la « modernité » et continuant à vivre selon le mode de vie ancestral estonien, dans un rapport apaisé à la nature, où chacun peut obtenir ce dont il a besoin de celle-ci grâce à la langue des serpents. Ainsi, quand on a besoin de manger, il suffit de siffler quelques mots pour qu’un animal s’offre à vous. Si un serpent vous mord, il suffit de quelques mots serpents pour lui demander de ravaler son venin. Lors des guerres contre l’envahisseur allemand, les mots de la langue des serpents permettaient même de réveiller la Salamandre, puissante entité reptilienne amie des hommes de l’Estonie, qui dévorait alors tout sur son passage. Mais les mots se sont perdus. Les humains ont quitté la forêt pour les villages et une vie de servitude (à l’époque, l’élite commerçante est composée de colons allemands et de moines soldats, laissant les tâches ingrates liées à l’agriculture aux estoniens), troquant le pragmatisme d’une vie plus sauvage contre une foi chrétienne naïve et superstitieuse. Leemet se retrouve alors le dernier homme à savoir la langue des serpents, dans un monde auquel il ne souhaite pas s’adapter.

Malgré tout, L’homme qui savait la langue des serpents n’est pas un livre sur la nostalgie et la glorification du passé. Drôle, piquant, tendre, mais aussi cruel, ce roman est avant tout une critique de la modernité à tout prix, et du conservatisme fou. Ce n’est pas non plus un livre écologique, puisque les hommes de la forêt exercent malgré tout une domination sur la nature qui les entoure. Kivirähk nous offre plutôt un conte sur un monde qui disparaît, et qui laisse douloureusement sa place à un nouveau. Bien que très aisé à lire, et très divertissant, ce roman est avant tout une fable très critique sur l’Estonie contemporaine. A nous lecteurs français, la plupart des références ne nous parleront pas. En revanche, il est intéressant de prendre le temps de lire la postface qui explicite un peu mieux certains mythes et certains discours estoniens sur le passé et l’Histoire de ce pays. Ces manques ne créent pas un obstacle à la lecture, loin de là, mais en revanche, ces indices supplémentaires permettent de mettre en lumière des fulgurances d’une intelligence rare dans un écrit de ce type, où l’ironie mais aussi la magie se mêlent astucieusement. Au final, le rare personnage qui s’en sort dans l’histoire, c’est bien le héros. Ne souhaitant pas rejoindre le groupe des progressistes aveugles (pour qui mâcher du pain sans goût est un signe de progrès alors qu’ils avaient la possibilité de manger en abondance de la viande dans la forêt, ou qui déclarent que le serpent et sa langue sont l’oeuvre du Diable alors que leurs parents l’utilisaient encore et vivaient en harmonie avec les reptiles) et étant méfiant et critique vis à vis des nostalgiques fanatiques (les figures inquiétantes du père de son amie et du « chaman » de la communauté sylvestre faisant régner la terreur en voulant sacrifier à tout va tout ce qui leur passe sous la main afin d’apaiser les ondins et génies), Leemet va se retrouver ballotté d’absurdité en absurdité, essayant de faire perdurer la langue qui le lie à son passé et à la nature, et qui bientôt ne sera plus, signant la fin d’un monde.

Un texte riche, loufoque, magique et généreux, mais qui reste amer et pamphlétaire malgré tout ! Un de mes gros gros coups de cœur de ces dernières années !

 

L’homme qui savait la langue des serpents (Mees, kes teadis ussisõnu)

Andrus Kivirähk

2013 pour la traduction française, 2007 pour la version originale

Editions Le Tripode

 

 

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4 réflexions sur “Saga baltique

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